Rapport C.L. 70

20 octobre 1970. Journée pluvieuse et froide comme se doit de l’être une journée de funérailles. Je me poste à l’entrée du salon, bondé et semi bruyant où règne une odeur de trop propre en symbiose avec les effluves de morts. L’entrée transpire le classique, le sol brille comme s’il était couvert d’eau et le plafond arbore un lustre en faux cristal qui donne une impression de lumière chaleureuse, mais qui comme le reste, émane le gèle. J’avance difficilement entre les épaules et les têtes anonymes. Des voiles de larmes et des toussotements coincés entre le sanglot et le rictus témoignent de l’atmosphère de salon mortuaire. Les fenêtres aux halos blafards à ma droite s’étendent sur le plancher d’ardoise et forment des ombres fantomatiques. De l’autre côté, une table en bois travaillé surmontée d’un pot fleurie en porcelaine garde l’embrasure de la porte donnant sur le cercueil. Le front pâle et sec surplombe la façade de bois comme une perle au fond d’un coquillage. Ce trésor historique est mort pour rien dira-t-on. De sa mort tragique, il aura vécu dans la pureté… et pourtant. Moi je sais que sa vie n’aura été que plus désarmante que son décès. J’approche du corps en question et l’observe longuement dans son juste sommeil, de l’homme martyr qui s’éteint avec grâce et qui n’a travaillé, au fond, que pour le bien-être de son peuple. Le mort en extase me renvoie son regard vide abrié de ses paupières comme si ses yeux eux-mêmes dorment tel deux enfants blottis lors d’une tempête. Autour du cadavre des pancartes ont été placées et sur l’une d’elles, un article de journal. Mort accidentelle paraît-il. Accident. Ce mot retentit dans ma bouche comme de l’acide et je sens que je vomi un peu de l’intérieur. Un mythe se bâti à proximité de cet homme qui n’est plus ce qu’il est vraiment depuis qu’il a été injustement enlevé, séquestré et battu à mort. Mais tant de gens l’on été en ce mois d’octobre si froid et tellement long. Je ne peux que me rappeler les catastrophes que je causais alors dans la vie des gens, lorsque d’un coup de botte, je violais leur domicile, dissipais les familles et arrachais un quotidien potable, le souillais et le redonnais en lambeaux de médiocrité. J’emprisonnais des innocents qu’on pensait anarchiques, des mères seules, des pères de famille ennuyeux et des jeunes condamnés. J’enfonçais le pieu de la justice dans le cœur d’un Québec déjà faible et je tournais le manche dans la chair à vif pour y faire regretter les Libérateurs d’avoir, ne serait-ce qu’une fois, poser sur mon pays un regard hargneux. Le Drapeau fut hissé, le Vaisseau d’or défoncé et les CATS qui auraient du être sur Broadway descendirent dans les rues à la place pour y matraquer des clients d’épicerie. Le Manifeste avait été lancé à la figure du gouvernement et chaque communiqué claqua au visage de la nation tel une menace de guerre. 5630, rue Armstrong. St-Hubert saigne et saignera à jamais dans le ventre des francophones. «Just watch me!». C’est tout ce qu’on a trouvé à dire pour consoler les québécois qui ne comprirent qu’un paquet de consones pauvres et désuètes. Alors, ils se sont tournés vers le «Je me souviens» du temps où le Québec était perdant, sans culture ni histoire mais qu’il vivait mieux. C’était le temps des musiciens, un temps où le Québec était souverain dans son âme, où il n’avait point besoin de l’être aux yeux du Canada. C’était le temps avant la traite de la politique qui succéda aux fourrures alors qu’un parti de miroir reflétait un règne de petit peuple inculte et analphabète. Ces songes ne me quittent jamais. Lorsque je mange mon Yoplait, mon Agropur, mon Vachon-Chagnon-Québon, je mange en fait mon identité québécoise. En ce moment même, toujours devant le cercueil, on tente de m’enlever cette identité en me faisant croire que l’homme devant moi est une victime de cette fierté identitaire qui a menée au saccage de notre Belle Province. Deux jours avant son exposition, mon patron entrait dans mon bureau pour m’annoncer qu’on lâchait l’enquête sur laquelle je travaillais depuis maintenant presque 8 ans. L’homme était parti d’une façon tragique alors il ne servait à rien devant la peine d’un pays d’aller divulguer ses liens avec la mafia. L’affaire était close, le dossier classé. Personne ne voulait plus en parler. Rayé du monde, je m’étais alors empressé de me rendre au salon mortuaire où repose l’humble Pierre Laporte, afin d’y déposer une mouche de plastique. Au cours des jours qui suivirent, ce micro m’exhiba tous les revers de ses connaissances, l’intimité de ses amants d’affaires, mais surtout les pleurs désespérés de sa famille, de ses enfants et du peuple québécois qui vint s’émouvoir d’un dernier hommage à Pierre Laporte. Je décidai alors, au fond de ma camionnette blanche, de laisser le Québec dormir sur ce doux rêve. Je le laissai ériger son pont du même nom au dessus du Saint-Laurent gelé où le coucher de soleil d’octobre entame sa descente, entre la Vieille ville et la berge angulée d’une province aux souvenirs douloureux.

«Vive le Québec Libre». Vive le Québec. Libre.

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